Voilà quelques semaines désormais que l’on travaille tous les deux aux Fox Studios, dans nos restaurants respectifs. Pas de rivalité, pas de compétition, tout se passe dans la joie et la bonne humeur. Surtout que maintenant, on commence à maîtriser les subtilités du métier, alors on travaille souriant et décontracté.

The Entertainment Quarter - Bent Street
Faut reconnaître qu’au début, on était un peu crispé. Fallait bien qu’on apprenne, c’est normal. Pour Estelle comme pour moi, c’est ce plateau à boisson qui était la bête noire. Elle a d’ailleurs ouvert le bal le soir même de son essai à Ablaze, réalisant le fragile équilibre que forment deux verres de limonade et deux bières sur un plateau. En une fraction de seconde, tout fout le camp. Cependant, en grande professionnelle, elle a aiguillé le tir de façon à tout se renverser sur elle, épargnant ainsi les clients. Chapeau bas.

Fox Studios Australia
Je fais le malin mais je n’en menais pas large au début non plus. Dès que je me déplaçais en portant le plateau, je ne pouvais quitter des yeux tous ces verres et toutes ces bouteilles que je voyais sautiller à chacun de mes pas. Et puis je me suis dit qu’il fallait y aller cool, zen, décontract’, comme les autres serveurs. Ca marchait plutôt pas mal. C’est à ce moment précis que la vilaine confiance en soi s’est immiscée, celle qui fait croire au naïf que la tâche est facile.

Ablaze & Cine restaurants
Une grande bouteille d’eau pétillante, deux verres de Lemon squash et deux verres vides, je m’élance tout sourire vers les clientes, dont une ressemble à s’y méprendre à Denise Richards. Solidaire avec ma moitié, ou peut-être tout simplement un peu troublé, je l’avoue, j’ai complètement perdu le contrôle des boissons. Dès le premier verre ôté du plateau, la bouteille s’est inclinée puis a torpillé l’assiette de la pauvre dame qui se trouvait devant moi. Elle a littéralement volé en éclat (l’assiette, pas la cliente), le choc parsemant le périmètre de tomate et de salade, le tout arrosé l’eau pétillante. Toutefois, personne ne fut blessé, ni même aigri. Je me suis confondu en excuses et tout est rentré dans l’ordre. Ouf.

Oui, dans l’ensemble, les clients sont plutôt gentils et compréhensifs. Heureusement. Et ils ont un autre point commun, certainement caractéristique des grandes villes cosmopolites, c’est de s’adonner régulièrement à leur jeu du restaurant. En quoi ça consiste ? A deviner la nationalité du serveur. A son grand dam, Estelle ne représente pas une grande difficulté pour les participants. Il lui suffit d’un « Hi » ou d’un « You’re welcome » pour que les clients lui répondent « French? ». Arf. Mais c’est tout simplement parce qu’elle doit illustrer tout le charme et le glamour de la France à elle seule, voilà tout. Pardon ? Ou qu’elle a un accent français à couper au couteau ? Euh, oui aussi.

Bryan - Ablaze manager
Avec moi, c’est un peu plus dur. Non pas parce que j’ai un super accent british ou amerloque – non non, moi aussi, dès que je parle, ils sentent bien que je ne suis pas des leurs et ils réduisent directement leur champ de recherche à l’Europe continentale – mais tout simplement parce que les Australiens ne s’imagineraient jamais un français de plus de deux mètres. Ils doivent avoir une idée du français moyen aux proportions moyennes. Quand ils voient un grand non-anglophone, ils ont ce réflexe de tout miser sur les pays de l’Est. J’ai eu droit à Polonais, Autrichien, Roumain, Allemand… Certains ont quand même trouvé ma nationalité du premier coup, ponctuant ma confirmation d’un éclat de joie et d’un « I knew it! » vainqueur en direction des autres attablés qui n’avaient, apparemment, pas suivi le même pronostic. Ils sont très joueurs.

Estelle managing Ablaze Bar
Venir au restaurant est un moment de détente, durant lequel l’australien est d’humeur à la petite boutade mondaine. Subtil, inattendu, spontané, pince-sans-rire, un poil sarcastique… ce trait d’humour est lancé sans prévenir au moment même où on ne l’attend pas – au moment de les installer et où l’on se rend compte que toutes les tables libres sont couvertes d’immondices, quand on apporte les assiettes et qu’on essaye désespérément de se rappeler du nom du plat , quand on débarrasse et qu’on lutte avec les couverts pour qu’ils ne sautent pas sur la chemise du client – et forcément, on passe totalement à côté. On pourrait faire répéter, mais ça ferait tomber la blague à l’eau et puis on n’a pas vraiment le temps, alors on fait ce qu’on sait le mieux faire dans ces cas là, on sourit, niaisement, tentant de flatter le mot d’esprit du client, en croisant les doigts pour que ce dernier n’attendait pas une réponse de notre part.

Cine Restaurant
Côté staff, commençons par Anupan, 25 ans, népalais, manager de Cine toujours calme, respectueux, souriant, ayant si prématurément compris les ficelles complexes du management. De l’autre côté, Bryan, 21 ans, coréen, jeune dandy aux responsabilités élevées, adepte du cocktail acrobatique, manager d’Ablaze, qui a pris sous aile Estelle, par une grandeur d’âme un poil intéressée, ayant découvert dès le début son potentiel de tip makeuse. Les superviseurs, avec Mick le ténébreux et Garry, chinois à la crête iroquoise. Jerry, 32 ans, hongkongais, manager global et prêtre de fortune transformant l’arrière-boutique en confessionnal, pour composer avec les humeurs de chacun, psychologue et fanatique de tuning extrême. Glen, écossais, retraité de l’armée britannique et chef de cuisine à Cine, vie encore au son du Uzi et aspire à incarner le mâle autoritaire au passé bien rempli. Jeffrey, serveur chinois timide presque autiste de prime abord qui une fois à l’aise, devient le clown hilare. Eugène, 20 ans, australien d’origine chinoise, jeune beau gosse barman, roi de la fresque artistique sur surface de café. Et puis tous les autres. Une grande famille internationale, aux personnalités bien trempées.

Estelle & Bryan
On y travaille entre 20 et 25 heures par semaine, selon l’affluence, ou, autrement dit, le calendrier de la league de rugby, celui des sorties du cinéma et celui des fêtes nationales. Ca me laisse le temps, la journée, de faire des petits extras pour le TFPG, qui ferme les yeux sur notre loyer. Au volant de leur van, je sillonne la ville du matin au soir, allant d’une de leurs propriétés à l’autre, tantôt pour configurer leur connexion Internet, tantôt pour livrer des télés ou réparer des aspirateurs. Le GPS qu’on s’est acheté pour notre périple a vite été amorti.

Brut Moët et Chandon aux frais de la princesse
Mais le mieux reste le restaurant, parce que nos 15$ de l’heure sont boostés par les tips des clients, parce qu’on y grignote les extras, parce qu’on se porte volontaire pour tester les cocktails, les milkshakes et les cafés, parce qu’on prépare nous même nos desserts. Et parce que quand le grand chef vient dîner, il nous offre le champagne. Merci bien.
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