Première année depuis l’âge d’avoir des souvenirs que le 31 mai n’est pas l’occasion de rassembler tous ceux que je porte dans mon cœur pour une grosse fiesta en bonne et due forme. Il fallait bien 17 000 km d’éloignement physique pour justifier un tel sacrilège. Mais heureusement ma moitié était là pour veiller à apaiser mon vague à l’âme, en me réservant une bien belle surprise. Un événement dont je rêvais depuis que l’on a posé le pied sur le sol australien : aller voir un Opéra dans le plus beau des Opéras.

What's hidden behind the shell?
21 juin, les billets sont pris, le sac photo aussi, on est prêts pour partir sous la grisaille hivernale vers Circular Quay. A l’approche de l’édifice, la pression monte d’un cran. Le temps se fige un instant pour nous laisser prendre notre souffle. Maintenant que l’on connait sous tous les angles son aspect externe, ça y est, on va enfin découvrir se qui se cache à l’intérieur de la coquille de Sydney.

Close up on Opera's shell
Les grandes portes de verre s’écartent et nous entrons dans le hall. Les façades vitrées emplissent la pièce de lumière même si cette dernière peine à filtrer au travers de la masse de nuages. Des milliers de lattes de bois forment le lambris qui tapisse les blocs de béton et apporte une surface de vie à l’armature froide de l’opéra. Les spectateurs s’offrent une collation et discutent calmement histoire de tuer le temps qui nous sépare du concert.

Puisque l’on ne tient pas en place, nous ne nous éternisons point dans cette pièce et empruntons l’escalier qui longe la salle. Les portes sont ouvertes mais nous nous gardons bien d’y jeter un œil, histoire de préserver la surprise intacte.

Le spectacle du hall supérieur est d’un tout autre niveau. Les mailles métalliques qui soutiennent la partie nord nous dévoilent aux interstices une vision panoramique. Comme des gamins, nous nous précipitons au carreau pour admirer tout d’abord Circular Quay, d’une vision en plein plongée. Puis un peu plus à droite, pour voir l’Harbour Bridge et le reste de la baie. Et on reste là, sans bouger, le regard rivé sur le paysage, dans la quiétude et le romantisme qu’un tel endroit peut offrir.

Inside the Opera House
Du romantisme visuel qui se transformera dans quelques minutes en un romantisme sonore, puisque le spectacle auquel on va assister s’intitule « Great Romantics ». Un opéra interprété par l’Australian Chamber Orchestra, six musiciens reprenant des compositions de Ian Munro, Brahms et Schoenberg.

The Great Romantics
Mais avant cela, il faut trinquer. Et pas avec n’importe quoi, champagne, s’il vous plait ! Ah oui, on n’a pas tous les jours 29 ans ! Et il faut bien fêter ce qui nous entoure aujourd’hui. Enfin, ce n’est pas vraiment du « Champagne », du fait de l’appellation réservée à notre chère région française, mais du « Sparkling Wine », comme on dit ici. Et même s’il n’a pas l’arôme et la saveur du Moët & Chandon que mon grand ami m’offre religieusement à cette époque de l’année, ces flutes étaient tout à fait délicieuses.

Happy Birthday Sparkling Wine
L’heure approche, et nous sommes fin prêts pour se laisser bercer par les symphonies australes. Nous approchons des portes de la salle d’opéra. L’émotion est là, au creux du ventre, chamboulant les organes de l’impatience des grands enfants. La salive vient à manquer, les mains se serrent. Le béton est pourtant solide, le pas est quelque peu hésitant.

Et nous y voilà. Enfin. Au cœur de l’immense. Une hauteur vertigineuse. Une architecture aussi spectaculaire que l’on pouvait l’imaginer. La découpe des boiseries qui partent du plafond ressemblent aux notes d’un piano qui aurait pris vie. Des caissons aux arêtes arrondies qui s’amoncellent et deviennent les surfaces de résonnance d’une acoustique sans faille. Grandiose.

Au fond est tapis l’orgue et ses longues flutes en quinconce, pièce maitresse de la face sud. Tout autour de la scène se remplissent au fur et à mesure les fauteuils des spectateurs. Au beau milieu des airs, suspendus en apesanteurs, des cylindres métalliques et des globes de verres, positionnés méticuleusement pour parfaire la diffusion des musiques.

Et sur la scène, encore déserte, trônent les partitions bien immobiles desquelles naîtront dans un instant des notes à faire chavirer le cœur.

Juste le temps de parcourir le fascicule pour en savoir un peu plus sur la musique que l’on va savourer, et voilà que les musiciens entrent en scène. Madame Héléna et son violon, en premier, bien entendu. Suivie des cinq gentlemen, qui prennent place dans un silence religieux. Deux violons, deux altos, deux violoncelles. Plus un bruit désormais, les spectateurs sont comme hypnotisés, leur regard fixé au centre de l’opéra, dans l’attente des premières notes.

Darling Harbour by night
Quand ces dernières sont arrivées, elles ont tout de suite rempli l’espace qui nous entourait. Un son d’une qualité parfaite. Chaque mouvement d’archer se traduit par une déferlante de vibrations qui viennent vous cueillir sur votre siège pour vous emmener ailleurs…

Tellement prenant que la meilleure chose à faire est de fermer les yeux. S’abandonner. Mettre un terme au visuel, désactiver le toucher, le gout, l’odorat. Ne laisser comme sens en éveil que l’ouï pour que rien n’entrave ce moment magique. La musique devient alors une sphère qui vous englobe, devient votre monde et vous en êtes l’acteur passif, lascif, contemplatif.

Puis vos sens endormis se réveillent, stimulés par tant d’énergie. Des images viennent s’inviter sous vos paupières. Des montagnes aux sommets enneigés se dressent vers le ciel. Vous filez dans les airs puis plongez dans la vallée, au ras de ces grandes prairies verdoyantes à la pleine force du printemps. Les fleurs y dansent sous le souffle de la bise. Les parfums de cerfeuil, de pâquerette et de jonquille embaument vos narines. Vous freinez votre vol, le regard attiré par cette jeune fille, accourant dans une large robe blanche, un chapeau qui balance en arrière au rythme de ses enjambées. Elle semblait pourtant elle aussi enjouée par la chaleur de l’après midi…

Mais l’orchestre lance la fougue. Les notes sombres et sourdes retentissent sur la portée et déferlent en cavale. Les gros nuages noirs s’extirpent des montagnes et viennent obscurcir le paysage. La belle s’efforce de fuir, augmente sa course mais l’orage ne faiblit pas. Tout le calme de la seconde d’avant n’est plus que souvenir. Sans prévenir, le tonnerre frappe, la terre tremble. Et celle qui court sans retenue se dirige vers un destin qu’elle sait inévitable. Il ne pourrait en être autrement.

Ferris wheel at Tumbalong Park
Des larmes perlent et volent du visage triste de la femme au cœur déchiré. Arrivée à l’orée du bois, elle s’effondre aux côtés de son homme, dont le cœur depuis longtemps s’est arrêté. Même les dieux, témoins de la tragédie, mettent en suspend leur vacarme.

Estelle's drawing hearts on fire
Elle l’agrippe, le serre, tente d’hurler sans qu’un son ne jaillisse, cherche désespérément un moyen de lui redonner sa chaleur, de lui transmettre les battements de son cœur. Mais rien n’y fait, la tempête laisse place à la mélancolie. Les notes virevoltent et se posent, accompagnent le recueil. Même si la pluie fait une pause, les larmes gouttent encore sur les feuilles.

Quelques minutes ont été nécessaires pour redescendre sur nos fauteuils. Puis le concert s’est terminé sous l’ovation totale du public sous le charme. Debout, applaudissant les six vertueux musiciens à tout rompre. Est-ce utile de préciser que l’on est sorti de la salle enchantés ? Tellement enchantés que l’on avait encore des envies de vertige.

A sleeping street in the city
Alors on a quitté Circular Quay pour regagner l’iMax de Darling Harbour, avec un petit arrêt dans notre restaurant japonais de Pitt Street, histoire de se requinquer. Et dans la même envergure de grand spectacle, on est allé voir « The Alps ». Une film documentaire sur l’aventure de John Harling, un alpiniste qui décide de tenter là où son père a échoué, dans l’ascension du Mont Eiger, 4000 mètres, le sommet le plus dangereux d’Europe.

George street never has a rest
Des paysages à couper le souffle dans le plus grand cinéma du monde. La caméra vous embarque et vous transporte sur les hauteurs des alpages. Le film ne dure que 40 minutes, qui passent aussi vite qu’une avalanche, mais si intenses qu’elles vous laissent plein de belles images même une fois le rideau tombé.

Hay street glowing in the dark
La nuit est tombée sur Sydney, la pluie s’est occupée d’en arroser les rues. Une petite douceur dans un restaurant du port, et puis quelques photos sur le chemin du retour, histoire d’immortaliser cette journée bien remplie. Un cadeau d’anniversaire on ne peut plus original, du grand, du très grand spectacle. Alors encore une fois, merci.
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