Il n’est pas inintéressant de rappeler que les habitants de Sydney ne sont pas les Sydneysians ou les Sydneysiés mais bien les Sydneysiders. Autrement dit, ceux qui vivent du côté de Sydney. Peut-être cette dénomination s’explique par la taille même de la ville, si vaste que ses frontières en sont difficilement concevables. Une agglomération d’une centaine de quartiers, ou suburbs, qui s’étalent sur près de 150 km le long de la côte, pour plus d’1,2 millions d’hectares au total. Si le centre – la City – se traverse en une demi-heure de marche, la ville entière demandera plus d’une heure de train pour la parcourir d’un bout à l’autre. Et sur ces grandes distances, la ville la plus cosmopolite d’Australie abrite des populations très diverses, un véritable échantillon représentatif de l’humanité. Auquel s’ajoute le raz-de-marée de touristes venus des quatre coins du monde pour la période estivale. Autant dire que dresser le portrait du sydneysider n’est pas chose facile.
Nous nous concentrerons donc sur celles et ceux rencontrés dans la City. Il s’agira de déterminer les caractéristiques communes les plus frappantes de cette population hétérogène, rassemblant toutes les origines, toutes les religions, toutes les physionomies et tous les âges. Et la première d’entre elles sera certainement le souci qu’apportent les Sydneysiders à leur apparence. Ici, on soigne son look et le glamour s’entretient tous les jours. De plus, Sydney est le berceau mondial de la communauté gay, ce qui ne fait qu’exalter l’intérêt pour le culte du corps.
Pour travailler son apparence, on fait du sport. On court, dès que l’on a un moment de libre. Le footing autour des parcs semble ancré dans la culture de la ville. Une jeune maman avec des jumeaux ne se sert pas de l’excuse d’absence de babysitter pour sécher sa course du week-end : elle les met dans la poussette double et part faire le tour de Centenial Park. Promener les enfants et courir avec une charge supplémentaire, ce n’est là qu’un bon moyen de rendre l’exercice encore plus bienfaiteur.
On s’y est d’ailleurs mis nous aussi, le footing étant effectivement un moyen plaisant de se déplacer tout en gardant la forme. Et il m’est arrivé, lorsque je me faisais doubler par un de ces « Aussie Runner » de leur emboiter le pas et d’essayer de suivre leur rythme. Peine perdue. Au bout d’une centaine de mètres, je jetais l’éponge. Ces gens là ne sont pas là pour une petite marche rapide, ils courent vraiment ! Et d’autant plus quand leur esprit compétitif est titillé par le bruit de vos pas derrière les leurs.
Dans le pays comptant le plus d’obèses au monde, on trouve à Sydney davantage de belles silhouettes que de surcharges pondérales. Les filles sont fluettes, les mecs sont baraqués. Et le fruit de ce travail acharné est fièrement mis en valeur. On se contente de recouvrir le maillot de bain d’un frêle morceau de tissu pour se rendre à la plage. On s’habille ultra-court et ultra-serré pour sortir en soirée. Une sorte de surenchère se lance alors, laissant de côté la pudeur et les tenues correctes, histoire de banaliser la provocation.
La mode ici est toute aussi variée que la population. Les post-ados aiment jouer les androgynes, se laissant pousser la mèche sur le visage, portant des tee-shirts décolletés et des pantalons taille basse très moulants. Les plus vieux aiment imiter les looks dignes des pub d’Hugo Boss. Hors de question pour une demoiselle de porter un jean une fois le soleil couché. Les filles aiment les robes de soirée, généralement très courtes, ou des mini-shorts, avec des escarpins perchés sur quinze centimètres de talon, même si on ne sait pas marcher avec. Et puis il y a tous les autres styles, plus originaux les uns que les autres, transformant les rues du centre ville en un gigantesque défilé, éclairé par les lumières des voitures rutilantes, elles aussi faisant partie de la panoplie.
Mais ce souci de l’apparence ne rend pas pour autant la population superficielle et égocentrique. On est loin de l’ambiance de Miami, où tout le monde se toise et se juge par une observation des pieds à la tête. A Sydney, l’apparence semble davantage être une façon de se sentir bien dans ses baskets et d’avoir confiance en soi. Les gens ici aiment le partage. Ils discutent volontiers de choses et d’autres, avec une politesse très appréciable.
Il faut dire qu’ici, tous le monde est un peu immigré, à quelques générations près. On croise rarement un australien dont la filiation remonte aux bagnards envoyés par la reine dans cette île pénitentiaire du bout du monde. Ils sont tous fils ou petits fils d’européen ou d’asiatique, alors discuter de ses origines, de ses voyages et de ce qu’il nous reste à découvrir, sont des sujets que tout le monde aborde avec un vif intérêt.
Par exemple, il y a Georges, libanais, la quarantaine avancée, taille moyenne et bien portant, peau mate, barbe mal taillée, employé par la société de train de Syndey pour renseigner les voyageurs de Central Station. Ce Georges s’est mis à me courir après alors que je montais dans une des voitures du train. Ma physionomie l’avait intrigué et il tenait à savoir d’où je venais. Sur le pas de la porte, nous avons alors échangés quelques mots. « Oh France! Europe! Brilliant! » a-t-il dit. Et il s’est mis à me poser des questions sur mon voyage ici, sur les pays que j’avais visité, « Oh beautiful ! », sur la femme qui partageait ma vie, sur nos projets… Puis il m’a souhaité une très bonne continuation. Quand la porte du train s’est refermée, je crois que je me suis pincé pour être certain que tout ceci était bien réel.
En France, quand des inconnus se disent bonjour, c’est tellement extraordinaire que ça en paraitrait presque louche. Ici, c’est la moindre des choses. Pas beaucoup de « G’day mate » à Sydney, contrairement à la réputation australienne. Mais on utilise sans modération le « Hi mate », immédiatement suivi du « How are you? » ou autre « How’s you going? ». On nous demande comment on va, partout, toujours, tout le temps. Le caissier du supermarché, le vendeur de vêtements, le serveur du café, le réceptionniste de la Poste… Au début, c’est un peu déroutant. On ne savait pas trop s’il s’agissait de formules d’usage répétées machinalement ou s’ils attendaient vraiment une réponse… Il s’avère grossier de ne point répondre. Cependant, on s’y fait très vite, et briser la glace devient ainsi un jeu d’enfant.
Pour se dire bonjour, d’ailleurs, point de bise. Un geste de la main suffit. Ou parfois, on se la serre, mais ce n’est pas un comportement que l’on observe fréquemment autour de nous. Du coup, lorsqu’on me serre la main, j’ai toujours le doute à savoir si c’est l’australien qui se paye un peu de folklore européen ou si c’est un geste spontané. Mystère. Entre garçon et fille, même constat, sauf lorsque les personnes sont particulièrement proches, ils s’adonnent alors à une accolade, le « hug », avec une petite bise volée dans le mouvement. La bise est généralement déposée sur la joue, mais il arrive qu’elle dérape et atterrisse dans le cou, signe que le degré d’intimité est vraiment élevé.
Ici, les gens sourient. Oui, ça peut paraître niais mais ce n’est pas si idiot que ça. En France, quand deux inconnus se croisent dans la rue, au mieux, ils s’ignorent, ou ils se mettent sur la défensive… genre « qu’est-ce qu’il me veut celui là ? »… quand ce n’est pas carrément une confrontation de regard pour savoir qui a le plus de testostérone dans les veines. Ici, quand on croise un regard, la personne sourit. C’est tout bête mais ça rend la vie tellement plus agréable. Tout le monde dit « Please » et « Thank you so much ». Et bien entendu « No worries » à toutes les sauces. Les rapports humains n’en sont que plus adoucis. Bon, évidemment, cette politesse s’évapore à l’instant même où le Sydneysider se place derrière le volant de sa grosse berline, cela va de soit.
La politesse est palpable chez les professionnels. Quand on rentre dans un magasin, une agence, un bureau, les gens prennent le temps de vous écouter, de vous conseiller, de vous offrir un service digne de ce nom. On aurait pu croire que le capitalisme débridant la concurrence aurait eu raison de ce relationnel, mais c’est en fait le contraire qui se produit. Et c’est une fois encore très agréable quand on en bénéficie. On ne peut oublier cette assistante de Manpower, croisée sur le pas de l’ascenseur, qui nous a installé à son bureau et fait passer un entretien alors que l’agence venait de fermer et que tout le personnel avait quitté les lieux. Une bonne leçon de professionnalisme, ni plus ni moins. On imagine facilement ce qu’il se produirait si deux australiens se pointaient à une agence française à l’heure de la fermeture…
Ce côté souriant et toujours poli a son revers : un manqué de sincérité. Même si nous n’en avons pas encore été témoins, il semblerait que le Sydneysider, sous le couvert d’une humeur joviale et complice, puisse dissimuler des pensées pas toujours aussi positives. Là encore, au travail, il semblerait qu’après une faute, votre manager ne vous sanctionnerait que par une tape amicale dans le dos, accompagné d’un « That’s alright mate, no worries ». Et le lendemain, vos affaires sont dans un carton.
L’australien porte haut dans son cœur ses « mates ». Une famille de potes avec laquelle il essaye de passer le plus de temps possible. Ils font du sport ensemble, et juste après le footing, leur activité favorite reste de loin le levé de coude. Une retransmission de match de cricket ou de rugby « Aussie Rules », une soirée spéciale organisée dans un pub… toutes les occasions sont bonnes pour se retrouver au comptoir et descendre des bières jusqu’au petit matin. Le sydneysider a un gros penchant pour l’alcool et ce n’est pas pour rien que le gouvernement du New South Wales combat si férocement les dérapages liés à l’ivresse.
Mais pas de « hung-over » qui empêcherait de se lever aux aurores. Même avec quelques heures de sommeil, et autant de grammes d’alcool encore dans le sang, ils vont se purger en foulant les chemins du parc jusqu’à retrouver leur pleine forme. Et c’est un rythme qu’ils tiennent depuis fort longtemps. Un entrainement de champion.
Enfin, cette extravagance est essentiellement l’apanage des australiens d’origine européenne. Parce que s’il est vrai que Sydney a été colonisé par les anglais il y a un peu plus de deux siècles, la ville a aussi était prise d’assaut par les asiatiques il y a de ça quelques décennies seulement. Et il faut saluer la clémence et le respect dont ils ont fait preuve vis-à-vis des autochtones lors de la prise du territoire. Eh oui étant donné que, eux, n’ont pas exigé des colonisés qu’ils soient parqués dans des réserves, qu’ils changent de langue et de religion, ou encore qu’on leur vole leurs enfants pour favoriser leur conversion !
Plaisanterie mise à part, il est vrai que les communautés asiatiques sont très présentes dans la City. Essentiellement chinoises et coréennes, elles sont l’héritage des vagues d’immigration massive qui ont vues le jour en Australie dans le début des années 80 (40% des migrants venaient d’Asie, ils représentaient alors jusqu’à 5% de la population australienne). L’intégration et le mélange de ses populations se sont fait sans heurt, mais il faut souligner que l’assimilation n’est pas tout à fait homogène.
En se baladant des les rues de la ville, en entrant dans les magasins ou les restaurants, on se rend vite compte que la population peut se scinder en deux groupes assez distincts pour une ville qui se veut être l’illustration du melting-pot : d’un côté les australiens ayant un background européen, de l’autre ceux ayant un background asiatique. Tout le monde vit ensemble, certes, mais malgré plusieurs générations, les affinités continuent de se faire majoritairement avec leurs semblables. Il en résulte des quartiers peuplés essentiellement d’asiatiques, tout comme des boutiques, des cafés, les bureaux d’une entreprise… et d’autres plus européens. En passant d’une rue à l’autre, on peut donc avoir l’impression de voyager en quelques mètres de Manhattan à Hong-Kong.
Au sein de chaque communauté, la diversité est toujours aussi développée. On retrouve, dans l’une comme dans l’autre, les timides, les discrets, les branchés, les sophistiqués, les négligés, les provocants, les délurés, ceux qui se cherchent et ceux qui se sont trouvés. Et bien entendu, le plus beau est d’observer les ponts qui se sont hissés entre ces deux grands ensembles, quand les couples mélangent leurs racines, quand il est européen et elle est asiatique, et inversement. Ces parents à l’aube de générations métisses qui feront l’avenir d’une nouvelle Australie.














































































































Derniers commentaires